Prédication pour le dimanche 4 août 2019 au Temple de Labastide

Lecture : Qohélet 1, 1 à 2 . 2, 21 à 23

Évangile : Luc 12, 13 à 32

Cantiques : 47, 1-2-3 ; 320, 1-2-3 ; 614, 1-2-3

Spontanés : 118, 1 / 428, 4 / 475, 2 / 81, 8 / 138, 2

La première lecture biblique d’aujourd’hui est le début du livre Qohélét. C’est le livre de la Bible qui, de loin, est le plus malentendu, le plus pris à l’envers. Il nous parle de la rélativité (et non-durabilité) de toute chose sur terre. Il nous montre que tout ce qui peut nous occuper dans notre vie, ne peut être que sécondaire, éphémère. Or, personne ne saisira jamais l’essentiel sans passer … à travers justement ces choses secondaires. Écoutons donc quelques mots du début du livre de Kohélét :

Paroles de Qohéleth, fils de David, roi à Jérusalem. Souffle de vent, dit Qohéleth, souffle de vent, tout est souffle de vent. En effet, voici un homme qui a fait son travail avec sagesse, science et succès : C'est à un homme qui n'y a pas travaillé qu'il laissera sa part, à la fin... Cela aussi est souffle de vent et grand mal. Oui, que reste-t-il pour cet homme de tout son travail et de tout l'effort personnel qu'il aura fait, lui, sous le soleil ? Tous ses jours, en effet, ne sont que peine, et son occupation n'est qu'affliction ; même la nuit, son coeur est sans repos : Cela aussi – souffle de vent.

 

L’évangile de ce dimanche, lui aussi, parle de ce qui est vraiment d’importance, qui a de la valeur. Il nous parle d'un langage très clair – et très dur. Écoutons Luc 12, les versets 13 à 21 :

Du milieu de la foule, quelqu'un dit à Jésus : «Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Jésus lui dit : « Qui m'a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ?» Et il leur dit : «Attention ! Gardez-vous de toute avidité ; ce n'est pas du fait qu'un homme est riche qu'il a sa vie garantie par ses biens. » Et il leur dit une parabole :

«Il y avait un homme riche dont la terre avait bien rapporté. Et il se demandait : ‹Que vais-je faire ? car je n'ai pas où rassembler ma récolte.› Puis il se dit : ‹Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j'en bâtirai de plus grands et j'y rassemblerai tout mon blé et mes biens.› Et je me dirai à moi-même : ‹Te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance.› Mais Dieu lui dit : ‹Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l'aura ?› Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s'enrichir auprès de Dieu.»

Bien chers amis,

Nos deux lectures d’aujourd’hui nous parlent de ce qui importe vraiment – et l’évangile semble nous présenter un Jésus qui refuse de se mêler à des problèmes « trop terre à terre », trop matériels. Comme si les questions d’argent, d'héritage, de partage équitable, ne l'intéressaient pas, comme si ces problèmes ne seraient pas de son haut niveau spirituel, ou intellectuel, ou théologique...

Mais, une nouvelle fois, nous verrons que les évidences peuvent nous tromper. Cette question d'héritage nous fera rencontrer un contexte beaucoup plus sprirituel que cela ne pouvait paraître au premier abord !

Regardons d'abord de près cette réponse de Jésus qui, tout d'abord, peut paraître fort brusque et peu accueillante :

0 homme, qui m'a établi chef et juge sur vous, ou pour faire vos partages ?

Or, cette expression peu courante « établi chef et juge » se trouve à trois reprises dans notre Bible. La première fois, c'est dans l'histoire de Moïse. Vous vous rappelez peut-être de Moïse qui, étant jeune homme, vivait à la cour d'Egypte. On le connaissait comme prince de Pharaon qui avait pris un intérêt particulier aux enfants d'Israël. Ceux-ci, à l'époque, devaient beaucoup souffrir de la part des égyptiens. Et ce jeune prince privilégié, élevé à la cour de pharaon, venait de tuer un geôlier égyptien parce qu’il avait maltraité un Israélite. Le lendemain, au moment de vouloir réconcilier deux Israélites qui se disputaient, ces hébreux contestent son autorité sur eux, et l'un d'entre eux lui lance exactement ces mots (Exode 2, 14) :

« Qui t'a établi chef et juge sur nous ? »

Vous retrouverez encore exactement cette même phrase dans la prédication d'Etienne, juste avant sa lapidation, en Actes 7, 26. Or, vous le savez bien : Dès que la Bible nous présente des répétitions, dès qu’elle cite une parole que nous avons déjà rencontré ailleurs, il vaut la peine de bien faire attention : Il s’agit toujours de quelque chose de très important ! Or, j’imagine facilement que cette parole, à première écoute, vous semblait plutôt secondaire, et donc sans trop d'intérêt.

Vous allez comprendre que, en fait, c'est la question-clé de l'Evangile d'aujourd'hui ! Car, en effet, Moïse ne s'était pas accaparé de son autorité sur le peuple élu de son propre gré : Au fil de l’histoire on pourra, en effet, découvrir que c'était bien l'Eternel, le Dieu des Pères, qui avait voulu établir Moïse « chef et juge sur » son peuple - mais qui, tout au début de l'histoire qui deviendra, bien plus tard, l’histoire de l'Exode de ce peuple – pouvait en avoir le moindre soupçon ???

 

Et cette allusion secrète faite à Moïse ne se trouve pas du tout par hasard dans notre évangile d’aujourd’hui. A maintes reprises, Jésus, dans les Evangiles, nous est présenté comme le Nouveau Moïse, comme celui qui, par Dieu, est amené à conduire son peuple à la liberté.

 

Pour l'Evangile de Luc, d'ailleurs, ce ministère libérateur se réalise nulle part ailleurs que dans l’enseignement. À tout moment où Jésus va dispenser un enseignement, il prendra la place de Moïse. C’est ainsi qu’il faut comprendre sa question, posé à l’homme qui lui demande de gérer son héritage. Jésus renvoie donc son interlocuteur... à la Loi, à cette tora que Moïse avait transmis au peuple.

 

Jésus dit donc, en clair : Oui, tu vois les choses correctement. En effet, me voici le nouveau Moïse. Tu n'as pas tort de me solliciter « comme chef et juge ». Dieu, en effet, m’a envoyé parmi vous pour vous permettre de saisir votre Héritage et d’en profiter - mais faites bien attention : En parlant d'héritage, vous aurez intérêt à ne pas trop gaspiller votre temps en vous souciant de vos biens matériels. Pour ceux-ci, vous avez Moïse et sa loi. Dans la Tora, vous trouverez tout le nécessaire pour savoir comment gérer vos biens et pour gérer vos conflits. Faites ce que la Loi vous recommande, et il n'y aura ni querelle, ni dispute, ni injustice.

 

Mais, il y a davantage. Parlant d'héritage, ce n’est pas que l’argent qui importe. Dieu veut que nous prenions en considération l'Héritage de la foi que nous ont laissé nos pères. Parlons donc d'Héritage, mais ne nous arrêtons pas trop sur des questions aussi secondaires que de la monnaie.

 

Parlons donc d'Héritage : Eh oui, vous en avez un héritage ô combien précieux, un héritage spirituel ô combien important que vous avez tort de négliger, d'oublier, d'écarter. Vos pères vous ont légué une Parole. Très souvent, elle est peu commode, inquiétante même. Elle est bousculante, c'est vrai - mais elle constitue un héritage qui, au moment où vous l'accueillerez, marquera inévitablement votre vie entière.

 

Cet héritage vous est offert pour devenir votre « domaine » dans les deux sens du mot. Il deviendra votre « chez vous », le fondement même de votre existence, et, en plus, c'est un patrimoine spirituel que vous aurez la vocation de partager avec l'humanité entière.

 

Vous voyez bien : Il suffit d’écouter Jésus – pour découvrir qu’il ne parle non seulement, par exemple, de la foi de nos pères huguenots, mais aussi de leurs sources spirituelles, de l'enseignement que nous donne la Bible Hébraïque, aussi à travers la lecture d'aujourd'hui, tiré du « Quohélet », du livre de l'Ecclésiaste : J'admets que cet enseignement est difficile à saisir - mais certainement pas à cause de son langage un peu démodé. Nous avons du mal à accueillir cet enseignement parce que, malheureusement, il est trop loin de nos esprits ! Qui d'entre nous aime être mis en face de telles évidences, à savoir que tout notre labeur, que tous nos obligations et intérêts (attention, méfiez-vous des double-sens !!!) que tous nos obligations et intérêts donc ne soient que souffle de vent, donc éphémères, passagères, sans valeur durable - au moment où nous nous rendrons compte du fait qu'ils n'ajouteront rien, absolument rien à notre vie et à sa valeur, à sa dignité !

 

Voici, d'ailleurs, tout le sens de cette parabole cruelle de l'homme riche que Jésus raconte ici.

Bien sûr, notre parabole de l’homme riche nous parle surtout de la vie qui est ô combien plus précieuse que l’argent.

Qu'est-ce qui arrivera à ton argent et à tout le fruit de tes labeurs quand tu ne seras plus ?

Qu'est-ce qui te restera au moment où tu seras aux limites de la vie - et tu te rendras compte que tu t'es beaucoup trop occupé de tant de choses matérielles qui, en fin de compte, n'en valent sûrement pas la peine ?

Vous connaissez tous le bouleversement que peut causer une maladie, un accident, une mort inattendue : Tout d'un coup, on se rend compte des vraies priorités - et parfois c'est trop tard pour rattraper le temps gaspillé !

Je me rappelle d'un malade qui, au seuil de la mort, s'est rendu compte qu'il avait trompé son épouse. Non, non, pas d'histoires de femmes ! Il avait trompé sa femme - avec son travail ! Pendant de longues années, il lui avait promis de tout rattraper au moment de la retraite. Or, maintenant, avant d'y être arrivé, il sentait qu'il ne l'atteindrait sûrement plus.

Ses enfants n'avaient jamais vraiment eu de père. Il les avait perdus - même sans s'en apercevoir. Et maintenant : le voici face à la dernière porte qui s'entrouvrait devant lui – et il avait l’impression d'avoir raté l’essentiel. Plus rien à faire ! Maintenant, c’était trop tard. Il pleurait comme un gosse au moment de m'en parler.

Je lui disais : Je conteste ce « plus rien à faire », pas vrai, ce « trop tard ! ». Tant que vous êtes en vie, il y a encore quelque chose à faire. Ce qui vous reste, c'est, par exemple, le dialogue. Le dialogue avec Dieu, la prière (comme ici, dans la parabole !), et aussi celui avec les humains, avec vos proches. Nous sommes donc passé à l'acte. D'abord à la prière. Ensuite, il a parlé à son épouse. En larmes, d’ailleurs, comme à moi. Il a demandé pardon. Et il a demandé pardon à ses enfants.

Pour sa famille, c'était le grand miracle. Cet homme dur, cet homme d'affaires qu'ils ne connaissaient qu'étant aux prises avec son boulot, avec son entreprise, était pris d'émotion, il pleurait ! Il pleurait en leur présence - et il pleurait de son manque d'amour, de son manque de présence, de ses fausses priorités.

Et puisque l'Amour (avec A majuscule!) est une réalité, et en plus la présence de Dieu même, cet homme est parti réconcilié. Matériellement, il n'a pas pu réparer ce qu'il avait omis, mais il avait trouvé le pardon, et sa famille avait pu faire ses adieux dans la paix et dans l'amour.

On pourrait dire, cette réconciliation s'est produite grâce à cette parabole cruelle - grâce à ce message clair et douloureux. Il nous invite, nous tous, à voir notre vie telle qu'elle est. Oui, elle est très proche de la mort, elle est très fragile, elle est fort menacée par nos priorités erronées, par tant de valeurs sans valeur, par tant de vanités qui nous occupent tous les jours.

Nous sommes donc appelés à tout faire pour ne pas manquer notre héritage - le vrai, pour bien vivre, et aussi – pour bien mourir ! Amen.

 

Nous te remercions, Père éternel, de tout ce que tu nous accordes, jour après jour.

Ne permets pas que nous nous perdions dans « l'avoir », que nous profitions de nos biens matériels sans penser à toi, sans penser à ton amour, sans être prêt à partager – et sans connaître les vraies priorités.

Rends-nous conscients du patrimoine spirituel que nos pères et nos mères dans la foi nous ont légué : Leur ferveur dans la lecture de la Bible, leur fidélité dans la prière nous permettra de discerner les vraies valeurs, et de trouver les bonnes orientations qui nous ouvriront les yeux sur le vrai sens de nos existences.

Nous te prions pour toutes celles et pour tous ceux qui sont en vacances :

Permets que ce temps de recul et de repos serve aussi à la réflexion, à la recherche de ce qui vaut vraiment la peine - et ce qui vaut toute une vie.

Et nous te prions pour ceux qui, pour les vacanciers, sont assidûment au travail: Encourage-les pour qu'ils ne perdent ni coeur, ni patience,

permets-leur de rester disponibles à des rencontres authentiques avec celles et ceux pour qui ils sont au travail.

Et nous te prions aussi pour toutes celles et tous ceux qui, en cette période éstivale, ne peuvent pas vraiment profiter de leur liberté parce qu'ils doivent se soucier de leur emploi, ou parce qu'ils n'en ont plus.

Envoie-leur des compagnons de route qui les comprennent - et qui leur font comprendre que leur valeur personnelle ne dépend pas de leur emploi ; rends-leur leur dignité, et des perspectives pour un avenir possible.

 

Dans le secret de notre coeur nous te confions celui ou celle qui nous est particulièrement cher :