Prédication pour dimanche le 25 février 2007 à Lagorce
Evangile : Luc 4, 1 à 13
Cantiques : Arc-en-Ciel 84, 1-2-4 ; 416, 1-2-3 ; 521, 1-4-14 ; 138, 2
L'Evangile d'aujourd'hui nous invite à méditer les tentations de Jésus, qui se trouvent dans les évangiles de Matthieu et de Luc, résumées dans une rencontre de Jésus avec le Tentateur. Ecoutons donc Luc 4, les versets 1 à 13 :
Jésus, rempli de l'Esprit Saint, revint des bords du Jourdain, et il fut conduit par l'Esprit dans le désert, où il fut tenté par le diable pendant quarante jours. Il ne mangea rien durant ces jours-là ; et, après qu'ils furent passés, il eut faim. Alors le diable lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, dis à cette pierre qu'elle devienne du pain. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : L'homme ne vivra pas de pain seulement. » Le diable, l'ayant emmené, lui fit voir en un instant tous les royaumes du monde ; et il lui dit : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes ; car elle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, tout cela sera à toi. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu ne rendras de culte qu'à lui seul. » Le diable le conduisit à Jérusalem, et l'ayant placé sur le faîte du Temple, il lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ; car il est écrit : Il donnera des ordres à ses anges, pour qu'ils te gardent ; et ils te porteront dans leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre quelque pierre. » Jésus lui répondit : « Il est dit : Tu ne tenteras point le Seigneur, ton Dieu. » Et le diable, ayant achevé de le tenter de toute manière, se retira de lui jusqu'à une autre occasion.
Bien chers amis,
à la première lecture des trois textes bibliques qui sont à l'ordre du jour aujourd'hui, j'ai été un peu déçu : J'aurais bien aimé avoir à faire à un texte biblique qui rime parfaitement avec notre assemblée générale d'aujourd'hui. Or, nous avons profité de la dernière veillée pour préparer la prédication d'aujourd'hui – et, finalement, c'était une surprise agréable, puisque notre travail en commun... rimait parfaitement avec notre assemblée générale ! Vous le constaterez vous-même : Nous avons étudié les tentations de Jésus (un sujet qui nous concerne tous, puisque chacun, chacune rencontre des tentations, jour après jour – mais on dirait que ce n'est vraiment pas tellement un thème qui permettrait de traiter les lignes d'orientation de la communauté chrétienne que nous formons ensemble. Mais, pourtant, notre travail en commun, très animé, était lui-même un moment fort de vie paroissiale : Nous étions réunis pour un moment agréable, penchés sur cette parole de Dieu qui nous rassemble et nous unit, et, à l'écoute de l'évangile d'aujourd'hui, nous avons réunis, au cours de la soirée, quelques découvertes spirituelles intéressantes et importantes. Ce sont celles-ci que je vous présenterai maintenant, tout en espérant qu'elles vous passionneront, tout comme elles nous ont passionnés, au moment de notre dernière veillée.
- La première découverte partait du fait que Luc a inversé, par rapport à Matthieu, l'ordre des tentations : Tandis que Matthieu nous donne, après la tentation des pierres changés en pain, la tentation de se mettre en vedette, en sautant de la faîte du Temple sans se blesser - et en troisième lieu seulement la proposition du pouvoir sur tous les royaumes de la terre. Luc nous donne, en second lieu, la tentation du pouvoir, et à la fin seulement, cette tentation qui a lieu à Jérusalem, au faîte du Temple. En écoutant attentivement, quelqu'un de la ronde a eu la bonne idée que Luc avait voulu, par sa suite des trois tentations, retracer le chemin de Jésus : Tout commence au désert, lieu de la proposition de changer les pierres en pain, ensuite c'est la montage de la prière (qui pourrait nous rappeler, à la rigueur, le moment de la transfiguration), et la fin du chemin de Jésus, c'est, en effet, Jérusalem où il va mourir. Une belle découverte qui nous montre, en plus, qu'il ne faut surtout pas prendre le récit des tentations pour le compte-rendu d'un moment donné de la biographie de Jésus. Il s'agit plutôt d'une image – et d'une image qui peut devenir un double miroir : D'une part, ce tableau repeint le chemin de Jésus – ce chemin sur lequel il lui est arrivé de faire tant de miracles – mais, à l'opposé de ceux qui lui propose le tentateur, il n'en a opéré aucun pour se servir lui-même ou pour satisfaire à ses propres intérêts. En même temps, ce tableau réunit presque toutes les tentations possibles en une seule image dans laquelle nous découvrirons notre propre existence et les tentations auxquelles nous avons à faire face, à notre tour.
Et si je dis « presque toutes les tentations » - c'est qu'à cette image manque au moins une, la dernière tentation de Jésus : Nous la rencontrerons au jardin de Géthsémané, au moment où Jésus pourrait échapper à la souffrance et à la mort imminente. Voilà « l'autre occasion » de tentation dont parle Luc à la fin de son récit...
Une seconde découverte, faite dans notre ronde, était celle du fait que le ministère messianique de Jésus commence par un passage au désert. Jésus a souffert, et ceci non pas seulement sur la croix, mais déjà tout au début de son chemin de témoignage ! La vie, pour Jésus, n'a pas été une promenade de dimanche-après-midi, sans aucun problème. C'était, tout au contraire, une marche difficile et pénible à travers le désert. Et si notre récit parle d'un jeûne de 40 jours au désert, ce n'est pas seulement pour nous rappeler le peuple de Dieu qui a dû traverser le désert 40 ans durant, ayant été tenté à tant de reprises, mais aussi pour nous parler de toute l'existence de l'homme qui n'est rien d'autre qu'une traversée du désert, en chemin vers la terre de la paix. Or, le chiffre 40, dans la Bible, rappele 'le temps du monde', la durée de l'existence humaine et de la création entière : C'est à dire que l'existence du Peuple de Dieu, aujourd'hui encore, est une traversée du désert, et l'existence dans la foi, pour nous autres chrétiens, lui aussi, n'est en fait rien d'autre qu'un jeûne au désert – un moment de manque qui nous rappele la terre promise, la Création nouvelle qui nous attend.
Le récit de Luc nous parle donc de Jésus qui, pleinement homme, a le même chemin à parcourir que chacun d'entre nous : Le même chemin de peines et de difficultés, plein d'obstacles et de tentations. Car dans le monde des souffrances et des peines que forme la réalité qui nous entoure (et qui nous fait languir après un épanouissement, une harmonie, une paix durables !) il y a et il y aura toujours des tentations qui nous guettent.
Il est vrai que le tentateur ne se présente, dans notre vie à nous, presque jamais avec des cornes et le pied de bouc, ou dans cette odeur de soufre qui permettrait de le reconnaître au premier abord. Malheureusement que non ! C'est ainsi que nous ne découvrirons souvent que trop tard, hélas ! - qu'une nouvelle fois nous nous sommes fait prendre au piège par le tentateur....
Mais pourtant, pour nous aider à reconnaître à temps les tentations qui nous guettent, ce récit de la tentation de Jésus nous présente, pour ainsi dire, les trois « tentations de base » qui nous donneront presque tous les détails de nos propres problèmes dans ce domaine. Nous en ferons rapidement le tour, en suivant l'ordre établi par Luc :
1 Le pain pour le monde
Bien sûr, ce pain dont parle le Tentateur au désert, nous rappele tout d'abord la manne au désert. Jésus est invité (avec de bonnes arguments bibliques, d'ailleurs...!) à démontrer sa divinité en renouvelant le miracle du pain venant du ciel. Il pourrait procurer du pain, le pain quotidien - non seulement à lui-même, mais encore à tous les humains. Jésus pourrait permettre à l'humanité entière une vie sans soucis, une existence dans la prospérité. Faisant cela, il serait vraiment notre bon ami divin, celui qui nous sauve de tout besoin, qui nous met à l'abri de tout manque. C'est d'ailleurs ce qu'attendent bon nombre de fidèles en récompense de leur foi. (Tant pis que cette remarque vous rappele peut-être l'une ou l'autre prière par laquelle nous tentons Jésus aujourd'hui encore en demandant à notre tour de venir à notre aide pour nous arrurer le pain quotidien. D'attendre de Jésus qu'il devienne notre bienfaiteur à un niveau purement matériel. Méfions-nous donc de ces voix qui nous promettent les pierres changées en pain, qui nous proposent du pain donné gratuitement, sans peine, du pain doux, de ce pain tombé du ciel qui ne doit pas être gagné à la sueur de nos fronts - et gardons-nous de ces prières qui en demandent, qui recréent cette tentation, aujourd'hui encore.
Pour éviter de succomber à la tentation des pierres changées en pain, Jésus nous rappele que l'homme ne vit pas de pain seulement. L'homme meurt, l'homme crève du seul pain terrestre - quand il n'aspire pas tout d'abord au pain qui vient du ciel, quand il n'attend pas tout de la Parole qui vient d'en haut pour devenir nourriture pour l'éternité...
2 La Puissance sur le Monde
Même et surtout pour les chrétiens c'est difficile à comprendre que Jésus n'ait pas saisi l'occasion de s'emparer de la puissance. Tout le monde sait qu'il faut de l'autorité politique. Il faut de la puissance pour gérer le monde - pourquoi la puissance ne serait-elle donc pas à la meilleure des places, entre les mains de Jésus ? Si la puissance est nécessaire pour garantir l'ordre dans le monde, pourquoi donc ne serait-elle pas confié à l'ambassadeur de l'Eternel ? Quoi de mieux que la puissance politique, gérée dans l'obéissance de Dieu ? Pourquoi alors pas souhaiter une Eglise puissante, qui pourrait établir un règne divin sur terre ? Pourquoi pas une telle institution quasiment céleste sur terre, dotée d'une puissance qui pourrait imposer une morale bien chrétienne à tout l'univers ?
En effet, c'est une idée séduisante : L'Eglise comme puissance suprême du monde ! Ne serait-elle pas le meilleur garant d'une gestion des biens matériels et des valeurs spirituelles du monde au profit de tous les humains, pour le bien de toute la création ?
Si on regarde de près, on dirait que Jésus, en résistant à cette tentation de s'emparer de la puissance du monde, avait prévu des siècles, des millénaires de l'histoire et des églises et du monde : Jésus, aurait-il présagé la glorieuse union du Sabre et du Goupillon – qui, à l'époque, servait bien les deux, l'état et l'église - et qui était ô combien néfaste pour l'annonce de l'Evangile, pour la croissance du Royaume de SA justice ? On pourrait croire que Jésus avait pressenti le développement d'une église dominante, tant de fois mêlée à des affaires douteuses, à des jeux de puissance qui n'avaient strictement rien d'évangélique, et qui, trop souvent, ont abouti à des injustices flagrantes...
Or, s'il est important et salutaire de voir les fautes du passé - il ne faut pas non plus oublier les tentations de notre situation actuelle. Bien sûr, vous me direz que pour nous autres parpaillots, la tentation de la puissance n'est pas des plus importantes. Mais, méfiez-vous : même ici, dans notre Eglise sans puissance et sans moyens, cette tentation de la puissance (ou de l'aspiration à la puissance!) n'est pas loin. Et nous tous, nous sommes appelés à y faire face ensemble, en suivant cette parole de Jésus :
« Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu ne rendras de culte qu'à lui seul. »
3 L'influence sur le Monde
Pour bien comprendre cette partie de l'image des tentations, il faut se figurer qu'à l'époque de Jésus, le Temple de Jérusalem n'était pas seulement le Centre du Monde, mais réellement l'endroit où tout le monde se voyait, où on se rencontrait, où il y avait, à tout moment, des foules innombrables.
Or : De se jeter du faîte du Temple sans se tuer, sous les yeux de foules innombrables - ce serait la garantie pour un renom éternel ! D'un moment à l'autre, Jésus se serait transformé en Super-Star. Il aurait pu se révéler comme cet être surhumain qu'attendent tant de gens religieux. Il serait devenu le Messie reconnu, à la suite d'une telle preuve de ses facultés surhumaines. On l'aurait facilement reconnu comme le Dieu parmi nous, incontestable et incontesté.
Bien sûr, nous n'avons plus de Temple, nous n'avons plus d'endroit exclusivement réservé à la Sainteté de Dieu - mais nous gardons, nous aussi, dans un coin de notre coeur, cette aspiration à un Jésus reconnu et approuvé. Qui n'en rêve pas, d'un Jésus admiré et accepté par les foules, d'une Eglise imposante et reconnue dans le monde.
Vous le voyez bien : Les tentations de Jésus ne nous sont pas loin. Et il nous arrive même d'oublier que le diable arrive à se déguiser en « bon sens ». Il peut même s'approcher de nous la Bible en mains, et des paroles bien bibliques dans la bouche. Vous l'avez vu, j'espère, que les tentations de Jésus sont présentés comme des paroles de Dieu même. Le tentateur sait très bien manier (et manipuler) la Bible. Et notre récit nous avertit du fait que même les paroles les plus bibliques, même les intentions les plus pieuses peuvent être des tentations, peuvent nous détourner de la vraie volonté de Dieu. Qui d'entre nous sait combien de fois il a pris pour volonté de Dieu ce qui n'était, au fond, rien d'autre que sa volonté à lui ? Qui n'a pas déjà suivi un appel, venant apparemment de Dieu - sans remarquer qu'il n'avait suivi que le désir de son propre coeur ?
Jésus, en résistant à ces tentations, nous met en garde contre nous-mêmes : Il se peut bien que Dieu peut nous aider à devenir influents, à acquérir un renom personnel - mais cela ne fera ni avancer la foi, ni accélérer la croissance du Royaume. Le Royaume de Dieu s'établira sans notre gloire à nous, sans notre propagande, comme le grain qui pousse tout seul, selon la volonté de Dieu - et selon ses seuls projets à lui.
Jésus, déjà, a connu ces tentations de grandeur et d'importance - et il a résisté, parce qu'il a vu la différence entre sa propre volonté et celle de Dieu. C'est peut-être l'acte de foi le plus important et le plus difficile : De discerner la volonté de Dieu et de la faire. Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. Amen.
Seigneur notre Dieu, que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel :
Affermis nos coeurs et ouvre nos esprits pour que nous soyons prêts pour toi,
prêts à discerner ta volonté et à la laisser se réaliser.
Permets que nous devenions tes témoins, ceux qui cèdent la place à tes projets, à tes intentions,
à tes volontés, même en ces moments où ils vont à l'encontre
de tout ce qui nous paraît bon et souhaitable.
Dans cette période de carême qui s'ouvre devant nous, permets que cette image des tentations de Jésus devienne un miroir de notre existence pour nous avertir de tant de tentations
auxquelles nous succombons, même sans nous en rendre compte.
Accorde-nous une vie de foi et une vie d'Eglise plus humbles, plus ouvertes, plus proches de ta Parole, pour que toi, tu deviennes grand dans nos vies,
et que nous devenions tes témoins fidèles, tes disciples.
Nous te présentons en ces jours de carême toutes celles et tous ceux qui ne voient que leurs propres problèmes, qui se sont enfermés dans leur petite existence.
Délivre-les de leurs immobilités, permets qu'ils découvrent que tu approches d'eux
à travers ceux, parfois, qui les accompagnent et qu'ils ne sont guère à même de les remarquer...
nous te prions pour ceux qui ont peur de l'avenir,
qui ne voient que le malheur, qui sont incapables de se confier à toi :
laisse-les découvrir que tu es le Vivant, tu es digne de toute confiance,
toi qui nous amènes la lumière pour nous libérer de toute angoisse.
Nous pensons aux malades, aux isolés, aux faibles, aux mourants,
à tous ceux, toutes celles qui ne voient que l'obscurité qui les entoure : Montre-toi à eux comme celui qui accompagne aussi à travers la nuit - vers le Jour qui vient.