Prédication pour le dimanche des Rameaux, 5 avril 2009 à Vallon

Lecture : Esaïe 50, 4 à 7

Evangile :  Marc 11, 1 à 10

Cantiques : Arc-en-Ciel  152, 1-3-6 ; 118, 1-2-3 ; 566, 1-2-3

Spontanés : (AEC) 118, 1 ; 428, 4 ; 475, 2 ; 81, 8 ; 862 ; 875 ; 151, 1 ; 138, 2

La première lecture d’aujourd’hui est un des « cantiques du serviteur de Dieu », donc un de ces chants bibliques célèbres dont Jésus avait fait, pour ainsi dire, son « cahier de charges ». Ils reflètent, en particulier, sa souffrance et sa passion. Écoutons Esaïe 50, 4 à 7 :

 Le Seigneur DIEU m’a donné une langue de disciple : pour que je sache soulager l’affaibli, il fait surgir une parole. Matin après matin, il me fait dresser l’oreille, pour que j’écoute, comme les disciples écoutent.

Le Seigneur DIEU m’a ouvert l’oreille. Et moi, je ne me suis pas cabré, je ne me suis pas rejeté en arrière. J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, mes joues, à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas caché mon visage face aux outrages et aux crachats. C’est que le Seigneur DIEU me vient en aide : dès lors je ne cède pas aux outrages, dès lors j’ai rendu mon visage dur comme un silex, j’ai su que je n’éprouverais pas de honte.

 

L’Évangile d’aujourd’hui est le récit de l’accueil solennel qui a été offert à Jésus par les gens qui, avec lui, à l'occasion de la Pâque juive, montaient en pèlerinage vers Jérusalem. Écoutons donc le récit des rameaux, tel qu'il nous est donné dans l'évangile de Marc, au début du chapitre 11 :

 Lorsqu’ils approchent de Jérusalem, près de Bethphagé et de Béthanie, vers le mont des Oliviers, Jésus envoie deux de ses disciples et leur dit : « Allez au village qui est devant vous : dès que vous y entrerez, vous trouverez un ânon attaché que personne n’a encore monté. Détachez-le et amenez-le. Et si quelqu’un vous dit : ‘Pourquoi faites-vous cela ?’ répondez : ‘Le Seigneur en a besoin et il le renvoie ici tout de suite.’ »

Ils sont partis et ont trouvé un ânon attaché dehors près d’une porte, dans la rue. Ils le détachent. Quelques-uns de ceux qui se trouvaient là leur dirent : « Qu’avez-vous à détacher cet ânon ? »

Eux leur répondirent comme Jésus l’avait dit et on les laissa faire. Ils amènent l’ânon à Jésus ; ils mettent sur lui leurs vêtements et Jésus s’assit dessus. Beaucoup de gens étendirent leurs vêtements sur la route et d’autres des feuillages qu’ils coupaient dans la campagne. Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : « Hosanna ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Béni soit le règne qui vient, le règne de David notre père ! Hosanna au plus haut des cieux ! »

Bien chers amis

Bien sûr, vous connaissez tous ce récit ; et, en plus, les évangiles le racontent de manière si vivante, qu’on peut facilement avoir l’impression d’y avoir assisté nous-mêmes ! Quel entrain ! Quel enthousiasme ! Quelle joie pour ces gens en route vers Jérusalem. Un dynamisme heureux, déjà parce qu'on est presque arrivé au but : Les pèlerins montent vers Jérusalem, et,  près de la ville où ils vont fêter les Pâques, ils jubilent de joie – joie qui se double en voyant Jésus qui se trouve au milieu des foules sur un ânon, emprunté à cette occasion.

Mais là déjà il y a des questions qui se posent. Pourquoi Jésus entreprend-il toute cette mise en scène surprenante ? Pourquoi envoie-t-il  des disciples aller chercher l’ânon, on dirait « la mobylette » des gens pauvres de l’époque ? Bien sûr, le lecteur averti va penser à une parole du prophète Zacharie (9,9) :

Tressaille d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi s’avance vers toi ;  il est juste et victorieux, humble, monté sur un âne, sur un ânon tout jeune !

Apparemment, Jésus a eu l’intention de faire une sorte de « prédication sans paroles ». Nous en trouvons déjà dans la Bible hébraïque. Prenez Jérémie, par exemple. Au moment où Jérusalem se révoltait contre le roi de Babylone et les lourds tributs qu'il exigeait, le prophète Jérémie alerte les gens de Jérusalem du risque qu’ils courent en se détournant de Babylone qui venait juste de détruire le royaume du nord d’Israël : Il prit un joug comme on en pose sur la nuque des boeufs, le prit sur ses propres épaules et se promenait ainsi dans la ville. Les gens, étonnés de son geste, comprenaient rapidement le message qu’il leur adressait sans aucune parole :  « Si vous continuez à vous révolter contre le roi de Babylone, il mettra sur vous le joug de l’esclavage comme il l’a fait à ceux du royaume du nord qui sont déjà déportés, exilés, vendus en esclavage...

Une telle « prédication prophétique sans paroles » montre que la Parole de Dieu n’est jamais « que des mots ». La Parole de l’Eternel, c’est une dynamique, une présence, c’est un acte transformateur, c'est un événement mobilisateur qui s’adresse à l’homme entier et non seulement à ses oreilles ! Autrement dit : Assis sur l'âne, Jésus met en scène une promesse prophétique qui, à son époque, était de toute actualité. Tout le monde connaissait cette parole du prophète Zacharie. On attendait ardemment le Messie ; on attendait le messager particulier de l’Eternel, on attendait l’arrivée du libérateur qui mettrait fin à toute aliénation et à toute humiliation, comme on en subissait si fréquemment à l’époque de la part des troupes romaines.

Jésus actualise donc, par cette mise en scène, une parole prophétique ; il donne un SIGNE. L’ânon emprunté parle infailliblement à ces foules, qui, comme lui, étaient venus de Galilée, du pays des pauvres, pour s’associer à la grande fête de Pâques et des pains azymes à Jérusalem.

Le message de Jésus : « Réjouissez-vous, la promesse du prophète se réalise maintenant, le salut de Dieu est présent parmi vous ! Voici aujourd’hui le jour du salut, c’est maintenant que l’amour de Dieu vous est proche ! »

Les disciples comprennent les premiers. Ils étendent leurs vêtements  sur le dos de l’ânon et sur la route, comme on le fait en geste de bienvenue à un roi (ces vêtements étalés étaient, pour ainsi dire, le « tapis rouge » de l’époque). Or, on n'aura pas tort de dire : Quelle exagération ! Jésus, de son vivant, n’a jamais voulu être vénéré comme un roi. Il n’a jamais prétendu être plus important, plus grand, plus puissant que les autres. Et l’ânon emprunté à l'occasion en est, en plus, un signe parlant. C'est la monture des pauvres. Et des pères ! Abraham s'en est déjà servi. Et les prophètes ont annoncé l’arrivée du Messie, du prince de la paix, justement sur l’âne et non sur le mulet ou le cheval, qui étaient les montures des nobles - et des guerriers...

Au moyen âge, d’ailleurs, on avait l’habitude de faire des processions, le jour des Rameaux. A ces occasions, on promenait dans les rues une sculpture en bois de Jésus, monté sur un ânon. J'en connais une telle sculpture, conservée au musée de Colmar : Un Jésus grandeur nature, sculpté en bois, monté sur un ânon en bois sur roulettes, à peine plus grand qu’un gros chien. Si on ne voyait pas le visage clair de Jésus, son regard profond et sérieux qui laisse déjà pressentir la passion, ce spectacle serait presque ridicule : un Jésus adulte sur un tout petit ânon, les pieds presque traînant par terre ! Evidemment, on présentait le Christ, à ce moment, non pas comme le souverain maître de l’univers, mais, tout au contraire, humble et modeste, aux yeux sombres qui reflètent déjà sa passion et sa mort imminente.

Cette « prédication sans paroles », faite aux abords de Béthanie, pas loin de la ville sainte, de Jérusalem, a été rapidement saisie par ceux qui entouraient Jésus. Ils ont compris le message, et ils y ont même apporté leur grain de sel. Les uns ont suivi l’exemple des disciples en étalant leurs vêtements sur le chemin, d’autres ont coupé des branches d’arbres pour les brandir et pour en faire un tapis d’honneur pour le prince de la paix.

Les évangélistes rapportent, en plus, que les foules, acclamant Jésus sur la route de Jérusalem, se sont mis à chanter. C’était un peu comme, par exemple, au moment de la Sainte Cène, à l’Assemblée du Désert, lorsque les gens s’associent spontanément aux chants de la chorale, familiers à tout le monde. C’étaient des psaumes bien connus, et entonnés souvent à cet endroit précis où Jésus s’est mis sur l’ânon, non loin du mont des oliviers. C’est exactement l’endroit où, tout d’un coup, s’ouvre devant les pèlerins la vue sur la Ville Sainte et sur le Temple, qui se trouve en contrebas, vers le sud-est. En vue de Jérusalem et du Temple, en vue de ses murailles impressionnantes et des vastes cours qu'on voyait de loin, et, surtout, en vue de l’édifice central du Temple qui était un immense cube sans ouvertures, tout couvert d’or, étincelant au soleil de l’après-midi, on entonnait des psaumes de pèlerinage. Le psaume 95 par exemple : « Venez, crions de joie pour le SEIGNEUR, acclamons le rocher qui vous sauve ! », et  aussi les psaumes 126 et 128. Mais à ce moment-ci, en entourant Jésus, les foules se sont un peu « trompé de numéro ». Leur « Hosanna » montre qu’elles ont entonné le psaume 118 :  

Voici le jour que le SEIGNEUR a fait : qu’il soit notre bonheur et notre joie ! (Hosanna!) Donne, SEIGNEUR, donne la victoire ! Donne, SEIGNEUR, donne le triomphe ! Béni soit celui qui vient, au nom du SEIGNEUR ! - Nous vous bénissons depuis la maison du SEIGNEUR. Le SEIGNEUR est Dieu et il nous a donné la lumière : Formez le cortège, rameaux à la main, jusqu’au cornes de l’autel. Tu es mon Dieu ! et je te célèbre, mon Dieu, je t’exalte. Célébrez le SEIGNEUR, car il est bon et sa fidélité est pour toujours.

Ce psaume, avec son refrain « Hosanna ! » (« O SEIGNEUR, viens au secours, SEIGNEUR, donne la victoire! ») était un hymne spécifique d’une autre fête de pèlerinage : Il faisait partie de la liturgie de « la fête des tabernacles ». Là aussi, on montait à Jérusalem, là aussi, on était dans l’allégresse, dans la joie - et là aussi, et surtout, on coupait des branches des arbres pour en construire les fameuses cabanes, les tabernacles de branchages et de feuilles dans lesquelles les familles entières se retrouvaient à l’occasion de la fête. Avec leurs proches et leurs amis, les gens passaient, pendant les jours de fête, des moments de joie et de prière, des repas conviviaux. Et toute cette joie de la fête des tabernacles n’était rien d’autre qu’une anticipation de la joie du ciel, une anticipation de la fin des temps, de cet aboutissement de tous nos chemins, où Dieu sera tout en tous, où il n’y aura plus ni souffrances ni humiliations, ni deuil, ni pleurs, puisque le SEIGNEUR demeurera parmi nous pour nous combler de ses grâces, de sa paix, de son amour.

A l’époque de Jésus, tout le monde connaissait et aimait cette fête des tabernacles, ce moment de joie où on pouvait vivre pleinement, corps et âme, la réalité des promesses de Dieu et la sincérité de son amour. Mais on savait, en même temps, qu’au printemps, en ces jours où l’on préparait la Pâque, normalement, les rameaux n’avaient pas leur place ; ce n’était pas le moment ! C’était un peu comme si on dressait un arbre de Noël maintenant, avant Pâques - pour chanter... des cantiques de Noël ! Je pense d’ailleurs que ces branches, coupées des arbres, étaient, au moment où les foules les étalaient sur le chemin de Jésus, aussi maigres, aussi modestes, aussi humbles que ce prince de la paix de Dieu, monté sur un ânon emprunté.

Mais ce détail du récit ne nous est pas donné pour brouiller l’image de cet accueil enthousiaste, accordé à celui qui vient au nom du SEIGNEUR. Je suis persuadé du contraire ! Cette fête des tabernacles qui durait plusieurs jours, était couronnée, au Temple de Jérusalem, par le Jom Kippour, le jour du Grand Pardon : C’était le jour où le grand-prêtre immolait un agneau pour verser son sang sur le dos du fameux « bouc émissaire ». Ce bouc émissaire, chargé symboliquement de tous les péchés du peuple, fut ensuite chassé au désert, où il était dévoré, avec son odeur de sang, par les bêtes féroces. Par le bouc émissaire qui meurt au désert, le peuple de Dieu est délivré de ses péchés...

Ne vous étonnez surtout pas que tout cela nous rappelle immanquablement la mort du Christ !

Vous comprendrez bien facilement que l’accueil solennel de Jésus par la foule est donc plein de sens sur le plan théologique. Ce n'est pas par hasard que l'acclamation : « Hosanna, béni soit celui qui vient au non du SEIGNEUR ! » ait trouvé sa place dans la célébration de la Sainte Cène : Nous sommes ici au coeur même de la théologie de la croix ! Jésus, l’agneau de Dieu qui porte le péché du monde ; Jésus, l’agneau immolé qui meurt en sacrifice - pour que nous ayons la vie... Tout cela, (jusqu’aux grands-prêtres qui livrent Jésus à la mort !) est présent, ici déjà, sous forme d’allusion symbolique, dans cette mise en scène prophétique, au moment où Jésus approche de la Ville Sainte. Bien sûr, ce n’est qu’une « prédication sans paroles »  - mais comme elle est riche en contenu ! Par les disciples elle ne sera comprise, dans toute son ampleur, que bien plus tard.                                          Et pourtant, il aurait suffi de bien regarder, et de bien se souvenir des paroles du prophète :  (Zach 9,9)

  Tressaille d’allégresse, fille de Sion!           

  Pousse des acclamations, fille de Jérusalem !

  Voici que ton roi s’avance vers toi ; il est juste et victorieux, humble,

  monté sur un âne, sur un ânon tout jeune !

Les foules des humbles qui accueillent et acclament leur roi de gloire sur l’ânon, les modestes rameaux à la main, nous invitent à changer de regard.

Au lieu d’attendre toujours ce qui dépasse encore nos propres aspirations à la grandeur et à la magnificence, au lieu de nous élever au-dessus de tout ce qui nous semble trop petit, trop modeste, trop négligeable pour être pris au sérieux, laissons-nous ouvrir les yeux pour les signes de la présence de Dieu et de son amour parmi nous.  Tressaillez donc de joie, aujourd’hui déjà, même à la rencontre des signes les plus modestes - et vous allez saluer sa présence, sa tendresse, sa paix, anticipant son Royaume, son règne de paix, où il va demeurer avec nous, et nous serons son peuple et lui il sera notre Dieu.  Amen.

 

Seigneur notre Dieu,

tu viens à notre rencontre - tu viens pour combler nos vies,

et trop souvent nous sommes tellement enfouis dans nos propres rêves,

tellement aveuglés par nos attentes personnelles

que nous sommes incapables de te reconnaître, de t’accueillir.

Accorde-nous des yeux et des coeurs ouverts

pour ne pas passer à côté quand tu approches,

accorde-nous cette joie débordante qui sait t’acclamer -

pour communiquer la joie de ta présence même à ceux qui ne voient rien,

qui ne peuvent comprendre que tu viens, toi, le roi de la paix,

humble et modeste comme le plus petit des humains.

Permets-nous de te reconnaître dans les plus démunis et les plus faibles

pour nous engager en leur faveur,

pour lutter pour plus de justice et pour la dignité de tout être humain.

Laisse-nous comprendre que c’étaient les petits et les humbles

qui t’ont accueillis au moment de ton arrivée à la ville sainte -

et que c’étaient les grands qui t’ont livré à la mort.

Tu as partagé la vie des petits et des négligés

pour être à leurs côtés pour tous les temps -

et pour nous rendre attentifs à tout signe de ta présence -

même lorsqu’ils semblent se présenter au mauvais endroit,

et au mauvais moment.

Tu dépasses nos propres imaginations -

pour nous rendre attentifs à ta Parole, à ton message -

qui nous appelle à la joie de ta présence : A ton amour.