Matthieu 1, 18 à 25
Prédication du dimanche 23 décembre 2007 au Temple de Lagorce Lecture : Esaïe 7, 10 à 17 Evangile : Matthieu 1, 18 à 25 Cantiques : Arc-en-Ciel 351, 1-2-3 ; 364, 1-2-3 ; 359, 1-2-3 Spontanés : (AEC) 118, 1 ; 428, 4 ; 475, 2 ; 81, 8 ; 138, 2
Nous écoutons ce matin une de ces prophéties qui annoncent le Messie. Elle était adressée au roi Akhaz de Jérusalem, qui, avec des arguments ô combien pieux (il prétendait ne pas vouloir tenter l'Éternel) refusait de se faire guider par son Dieu. Mais, malgré lui, le prophète lui donne la promesse de salut – d'un salut cependant qui, pour lui, devient une mise à l'épreuve. Écoutons Esaïe 7, les versets 10 à 17 :
Le SEIGNEUR parla à Akhaz en ces termes : « Demande un signe pour toi au SEIGNEUR ton Dieu, demande-le au plus profond ou sur les sommets, là-haut. » Akhaz répondit : « Je n'en demanderai pas, pour ne pas mettre le SEIGNEUR à l'épreuve.» Le prophète dit alors : Écoutez donc, maison de David ! Est-ce trop peu pour vous de fatiguer les hommes, que vous fatiguiez aussi mon Dieu ? Aussi bien le Seigneur vous donnera-t-il lui-même un signe : Voici que la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel (« Dieu-avec-nous »). De crème et de miel il se nourrira, sachant rejeter le mal et choisir le bien. Avant même que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, elle sera abandonnée, la terre dont tu crains les deux rois. Le SEIGNEUR fera venir sur toi, sur ton peuple et sur la maison de ton père, des jours tels qu'il n'en est pas venu depuis qu'Ephraïm s'est détaché de Juda - le roi d'Assyrie.
L’Evangile d’aujourd’hui nous prépare à accueillir le message de l’incarnation de l'amour de Dieu dans notre monde : le message de Noël.
Vous savez que nos traditions de Noël sont plutôt basées sur le récit de Luc. A la rigueur, elles sont décorées de quelques éléments tirés de l'évangile selon Matthieu. Par contre, le début de l'évangile de Matthieu peut nous surprendre. Si vous lisez le début du récit de Matthieu, vous tomberez tout d'abord sur une longue généalogie de Jésus. Elle commence par Abraham, le père de la foi, elle passe ensuite par les rois David et Salomon, pour aboutir, finalement, sur Joseph « l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qu’on appelle Christ. » Ensuite, l'évangéliste nous donne un résumé de cette généalogie qui souligne qu’il existe trois fois quatorze générations entre Abraham et le Christ. Suit alors le récit de la naissance du Christ, le seul dans nos évangiles qui accorde à Joseph, le père de Jésus, un rôle actif et important. Ecoutons Matthieu 1, 18 à 25 :
Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le Saint Esprit. Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement. Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint, et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète : Voici que la jeune femme concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : « Dieu avec nous ».
À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.
Bien chers amis,
le secret de Noël est très simple – et pourtant, il est difficile à saisir. Prenez, par exemple, la contradiction apparente que nous présente la fin du récit de Matthieu. L’Ange de Dieu donne à Joseph la consigne d’appeler le fils annoncé « Immanuel », (" le Dieu-avec-nous" tel qu’il est annoncé par le prophète Esaïe) et, au verset suivant Matthieu dit – sans s’attarder sur la différence apparente : « il lui donna le nom de Jésus ».
On devine que Matthieu n’est pas, comme Luc, ce conteur habile qui arrive à habiller son message théologique de récits savoureux, d’images pleines de couleurs, Décidément, Matthieu n'arrive pas, comme Luc, à nous présenter des images, à mettre en scène des rencontres inoubliables comme celle des deux futures mamans ou des bergers qui entourent la crèche. Matthieu, c'est plutôt le rabbin savant, le théologien sérieux, le docteur de ces écritures saintes qu’il aime passionnément. Son premier souci, c’est l’enseignement. Il ne veut rien d'autre que de transmettre ce qu’il a reçu. A tout moment, il lui importe de montrer la grandeur et la splendeur, la magnificence de l’œuvre créateur de Dieu. Au moment de parler du Christ, il ne peut pas faire autrement que de rappeler toute l’œuvre du salut que Dieu a entrepris en faveur de sa création. L'arrivée du salut du monde, dans le Christ Jésus, c'est le sens même de la création entière ! L'incarnation de l'amour de Dieu dans l'existence humaine, c'est la finalité de toute cette histoire par laquelle le créateur de l'univers s’est lié à son œuvre et à ses créatures qu’il aime profondément.
Matthieu se situe donc avec son enseignement dans la lignée des sages d’Israël. Il se voit comme un des « économes des sagesses de Dieu ». Il cite les docteurs de la loi, il mentionne les prophètes, les porte-paroles de l'Éternel. Matthieu les suit de tout son cœur. Et la communauté judéo-chrétienne à laquelle il a adressé son enseignement était sûrement capable de tout comprendre. Elle n'avait pas besoin d’explications.
Quand Matthieu leur présente un arbre généalogique de Jésus, ils découvrent tout de suite son idée puisqu'ils connaissent le modèle qu'il a devant lui : Dans le livre de la Genèse se trouve un arbre généalogique pareil qui présente l'oeuvre du salut, qui montre le bon ordre de l’histoire que Dieu a entamé avec les humains. Et tout à fait en parallèle aux traditions orales du peuple de Dieu, Matthieu entreprend à sculpter l’histoire de Jésus. Pour lui, Jésus est un second Moïse, dont tout juif connaît l'histoire. Moïse, le libérateur du peuple de Dieu, apparaît donc ici entre les lignes ! Il n'est pas nommé – mais il forme l'arrière-fond du récit. Moïse, le libérateur du peuple de Dieu sera le modèle, le précurseur de Jésus Libérateur ! Lisez l’évangile de Matthieu dans son ensemble, et vous serez étonnés de tomber toujours à nouveau sur des allusions faites à Moïse. Pour vous en donner quelques exemples : Jésus rencontre la voix de Dieu au moment de son baptême – au désert. Il est tenté au désert, il transmet, dans son grand sermon de la montagne, l’enseignement qu’il a reçu de Dieu, tout à fait comme Moïse a reçu les dix paroles. Il nourrit la multitude avec le pain venu du ciel – et ces parallèles avec Moïse se poursuivent à travers tout l'évangile de Matthieu jusqu’au moment de la mort où Jésus, selon Matthieu, va voir de loin la terre promise, exactement comme Moïse.
Bien sûr, ces allusions faites à Moïse ne sont pas le seul fil conducteur que vous trouverez dans l’évangile de Matthieu. Il y en a un second de même importance. Lui aussi apparaît ici déjà, tout au début de l'évangile. Il était particulièrement cher à Matthieu. Voici pourquoi il s’annonce, aussi, dans l’arbre généalogique au début de l'évangile. C’est le thème du roi de l’humilité, du prince de la paix. Vous avez sûrement remarqué que le roi David joue un rôle important dans cet arbre généalogique (à tel point que, pour arriver au chiffre voulu des 3 fois 14 générations, il faut compter David deux fois !). Lui qui dans la mémoire du peuple de Dieu a trouvé une place incomparable, en tant que roi modèle, étant le roi de justice, le roi du salut, le roi donné par Dieu lui-même, ce même roi David va être celui qui léguera son titre de roi au fils de l’homme, à ce roi qui, à un moment donné, sera bafoué, couronné cyniquement par une couronne d’épines…
Pour Matthieu, ce regard sur Jésus comme prince de l'humilité était d'une grande importance. À tel point qu’il s'est même permis de corriger le récit de Luc (qu'il a sûrement connu) : Luc s'est basé sur de très vieilles traditions qui savaient que les parents de Jésus vivaient normalement à Nazareth. Selon Luc, ils se sont déplacés à Bethléhem seulement au moment du census, donc à la suite d'une chicane administrative de l'oppresseur romain. Mais pour Matthieu, ce voyage à cause du recensement n'a pas eu lieu. Pour lui, aucun autre lieu que Bethléhem, la ville de David, avait pu être le lieu où Marie et Joseph, parents de Jésus et descendants du roi David, ont pu avoir vécu !
Matthieu nous montre donc Jésus, le descendant du roi des rois, comme le roi de l’humilité. Pour lui, Jésus est le prince de paix dépouillé de toute allure et de toute puissance. Ce même Jésus qui est attendu depuis toujours, ce prince de la paix, doté d'un arbre généalogique royal, ce Jésus, « Dieu avec nous », va être le prince des pauvres. Il arrivera parmi les siens, selon la parole du prophète, sur l’âne, acclamé par les enfants et les pauvres – pour ensuite être couronné, par les puissants, par les grands, par les gens de la ville, à la couronne d’épines...
Tout cela se trouve déjà, concentré, condensé, anticipé, dans ce récit de la naissance que Matthieu nous présente. Retenons en passant le paradoxe évident que l’arbre généalogique se termine par Joseph – et ensuite Matthieu nous dit, sans aucune explication, que Marie, avant d’avoir été accueillie comme épouse dans la maison de Joseph, se trouva enceinte du Saint Esprit. Pour chaque lecteur qui ne survole pas seulement ces lignes, tout est clair. Jésus est descendant du roi David, il est rejeton de la racine de David par la chair, mais, en même temps, il est le Fils de l'Éternel par l'esprit …
Matthieu parle de la grossesse de Marie et du comportement de Joseph de manière paradoxale. On peut, tout à fait logiquement, en tirer deux conclusions totalement divergentes, contradictoires :
- Joseph, ignorant l’origine divine de l’enfant à naître, craint Dieu et ne veut pas déshonorer sa fiancée. C'est pourquoi il la répudiera secrètement (ce qui, selon les lois de l’époque, n’était pas possible, d'ailleurs),
- Joseph, sachant sa fiancée enceinte par l’esprit saint, l'accueille chez lui pour la protéger - mais il ne la touchera pas, pour ne pas porter atteinte à sa sainteté.
Évidemment, l’un exclut l’autre. Mais dans tous les deux cas, et de toute évidence, Joseph fait preuve d'être juste. Joseph se montre digne de son ancêtre – et digne aussi d'accueillir l'Immanuel, celui dont il va être le père par la chair pour lui léguer sa filiation de David …
Joseph, dans ce récit de Noël selon Matthieu, est incontestablement le personnage principal. C’est lui qui se trouve à la fin de la généalogie, c’est lui qui reçoit le message divin, c'est lui qui a la visite de l'ange, c'est lui qui donne à Jésus son nom.
Quand, dans les écritures, l’ange du Seigneur apparaît, il est toujours un messager extraordinaire. Par ce messager particulier, Dieu lui-même devient présent. A travers lui, c'est l'Éternel même qui se fait entendre. Et si Joseph, ici, reçoit un tel message, c’est que l'évangéliste Matthieu ne veut pas se contenter de ce rôle muet et secondaire que Luc a laissé à Joseph. Selon Matthieu, Dieu va rencontrer Joseph pour le rendre conscient de sa grande responsabilité : C’est par lui, par Joseph, par le descendant de la famille de David, que le fils de Dieu sera fils de David, selon les promesses. Joseph lui accorde donc sa filiation – et tout à fait logiquement c'est Joseph aussi qui va lui donner son nom.
Ce nom, Jésus… : A l’époque c’était un nom banal, un nom de « tout le monde », un des noms les plus courants. Il signifie « Dieu sauve ». Jésus le prendra au sérieux, Jésus fera de ce nom si peu extraordinaire son « cahier de charges ». Et voilà : si on connaît l’habitude juive de varier très librement les formules de prières comme les épithètes de l'Éternel - et aussi les noms, il suffit de se rendre compte du fait que le nom de Jésus a exactement la même signification que le terme « Immanuel ».
Matthieu n'a donc pas agi par inadvertance au moment de mettre ces deux noms au début de son évangile. Au contraire, il joue sur les deux noms. Il a bien voulu les rapprocher, il a voulu faire coïncider les deux noms. Ce n'est donc pas par hasard qu’il fait allusion à la prophétie d’Esaïe concernant l’Emmanuel. Avec cela, Joseph, en donnant ce nom à son fils, témoignera de l’extraordinaire dans le tout ordinaire. Il va faire preuve de la présence de Dieu dans la condition humaine. Déjà en lui donnant ce nom si commun de Jésus, Joseph va témoigner de la réalité paradoxe du prince de l'humilité qui est l'Immanuel, le Dieu parmi nous !
L'histoire de Noël de Matthieu nous met donc en présence d’un enseignement très important. Cet arbre généalogique au début contient un résumé de toute l’histoire du salut – qui, en Jésus, a trouvé son comble, son but, sa finalité. Mais, pourtant, Dieu reste Dieu. Dieu ne se plie pas à nos habitudes de penser. L'ÉTERNEL ne se subordonne pas à nos idées, à nos attentes, à nos traditions, aussi vénérables soient-elles.
Dieu nous envoie le prince de la paix – mais ce « Dieu parmi nous », ce Fils de Dieu qui prendra sur lui toute notre condition humaine - sera différent de tout ce que nous attendons - de Dieu !
Voici pourquoi Matthieu nous présente un récit de Noël « tout différent ». Il nous le donne pour que nous ne nous perdions pas dans les romantismes, dans les émotions, dans le superficiel.
Noël, ce n’est pas que la fête des nostalgies de nos enfances. Noël, ce n'est pas non plus rien que le moment des décors exubérants qui animent aux achats et à faire des cadeaux. Noël, c’est le message inouï de l'ÉTERNEL qui nous devient proche. Noël, c'est le témoignage de l'éternel roi de gloire qui descend de son trône, de ses cieux, pour partager notre grisaille, notre faiblesse, nos soucis et nos souffrances, pour nous accompagner jusque dans les obscurités.
Noël, c’est le message dérangeant du Dieu infiniment loin – qui nous devient infiniment proche. Et Matthieu nous donne ce message pour nous permettre de le découvrir, le Dieu-avec-nous, l'Immanuël, le Dieu qui nous sauve. Oui, nous aussi. Amen.
Seigneur, Dieu tout puissant et éternel, tout ce qui nous manque, tout ce qui nous fait défaut,
tout ce qui nous empêche à partager la grande joie de Noël, nous te le présentons maintenant.
Oui, ton fils nous montre à quel point nous sommes incapables de comprendre en profondeur ton amour pour nous :Nous aspirons toujours à la grandeur, à la puissance, à la splendeur –
Et lui, il a délibérément choisi le dépouillement, l’humilité, la faiblesse et le sacrifice de lui-même. Il a accepté librement toutes les limites et toutes les profondeurs, parfois si douloureuses, de notre condition humaine. C’est vrai, Seigneur : Trop souvent nous ne sommes pas là où tu voudrais nous avoir. Nous refusons de devenir des outils à ta main, nous ne voulons pas être des ouvriers de ta paix.
Viens dans nos vies comme tu es intervenu dans celle de Joseph :
Montre-nous le chemin de l’obéissance pour nous délivrer de tout repli sur nous-mêmes,
pour nous sortir de nos aspirations personnelles, si souvent trop égoïstes.
Ouvre nos yeux pour qu'ils découvrent les autres, tous ceux et toutes celles qui sont bien plus chargés que nous-mêmes : Les malades dans les maisons, les malades dans les hôpitaux, les sans-logis, les sans-travail, les isolés, les couples qui ont perdu leur premier amour, les désolés, les déçus, les fatigués, tous ceux et toutes celles qui sont poursuivis, exilés, réfugiés.
Nous te prions aussi pour nos hommes et femmes politiques, pour tous ceux qui nous gouvernent - et qui, si souvent, sont obligés de cacher leur désarroi, leur manque d’orientation derrière des phrases bien tournées…
Et nous te prions, en ces temps de Noël, bien particulièrement pour ton église et pour tous ceux, toutes celles qui s’y engagent :
Fais de ton église le lieu privilégié de ta présence parmi nous, que ton amour y soit sensible, que ta paix, ta justice, ta lumière y soient présents – pour permettre à beaucoup de te trouver –
et de vivre avec toi, aujourd’hui déjà.