les ouvriers de la dernière heure

Prédication pour dimanche le 24 septembre 2017 au temple de Lagorce

Lecture : Esaïe 55, 6 à 9

Evangile : Matth 20, 1 à 16

Cantiques : Arc-en-Ciel 25, 1-2-3-4 ; 254, 1-2-3 ; 277, 1-2

Spontanés : (AEC) 118, 1 ; 428, 4 ; 475, 2 ; 81, 8 ; 138, 2

 

La seconde partie du livre d'Esaïe se termine par un appel ardent à chercher Dieu - ce Dieu qui nous paraît si souvent très loin, caché, inabordable. Écoutons Esaïe 55, 6 à 9:

Recherchez l’ÉTERNEL puisqu'il se laisse trouver,

appelez-le, puisqu'il est proche.

Que le méchant abandonne son chemin,

et l'homme malfaisant, ses pensées.

Qu'il retourne vers l’ÉTERNEL, qui lui manifestera sa tendresse,

vers notre Dieu, qui pardonne abondamment.

C'est que vos pensées ne sont pas mes pensées

et mes chemins ne sont pas vos chemins - Parole dde l’ÉTERNEL.

Car autant les cieux sont hauts, par rapport à la terre,

autant mes chemins sont hauts, par rapport à vos chemins,

et mes pensées, par rapport à vos pensées.

 

L'Évangile d'aujourd'hui est la parabole très connue des ouvriers "de la dernière heure". Écoutons dans Matthieu 20 les versets 1 à 16 :

« Le Royaume des cieux est comparable à un maître de maison

qui sortit de grand matin, afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne.

Il convint avec les ouvriers d'une pièce d'argent pour la journée

et les envoya à sa vigne.

Sorti vers la troisième heure (9 heures du matin), il en vit d'autres

qui se tenaient sur la place, sans travail, et il leur dit :

‹Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste.›

Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure, puis vers la neuvième, il fit de même. Vers la onzième heure (à 17 heures donc),

il sortit encore, en trouva d'autres qui se tenaient là et leur dit :

‹Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour, sans travail?› -

‹C'est que, lui disent-ils, personne ne nous a embauchés.›

Il leur dit: ‹Allez, vous aussi, à ma vigne.›

Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant :

‹Appelle les ouvriers, et remets à chacun son salaire,

en commençant par les derniers pour finir par les premiers.›

Ceux de la onzième heure vinrent donc et reçurent chacun

une pièce d'argent (le "SMIC" de l'époque).

Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu'ils allaient recevoir davantage ; mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d'argent.

En la recevant, ils se mettaient à murmurer contre le maître de maison :

‹Ces derniers venus, disaient-ils, n'ont travaillé qu'une heure,

et tu les traites comme nous, qui avons supporté le poids du jour

et la grosse chaleur.›

Mais il répliqua à l'un d'eux : ‹Mon ami, je ne te fais pas de tort ;

n'es-tu pas convenu avec moi d'une pièce d'argent ?

Emporte ce qui est à toi et va-t'en. Je veux donner à ce dernier

autant qu'à toi. Ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux

de mon bien ? Ou alors ton oeil est-il mauvais parce que je suis bon ?›

Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »

 

Nous chantons maintenant du cantique 181 (Cherchez d'abord) les couplets 1-2

 

Bien chers amis,

Je suis persuadé que vous connaissez tous cette parabole de Jésus, et ce n’est sûrement pas non plus la première fois que vous assistez à un culte où cette parabole se trouve au centre de la méditation. Pourtant, je n’ai pas voulu partir sur un autre texte, pour une raison particulière qui, peut-être, vous surprendra : Certains parmi vous savent que je me trouve actuellement profondément plongé dans la préparation d’une intervention que je présenterai à l’occasion de « notre » colloque qui aura lieu sous peu à Chomérac. Au moment de traîter les débuts de la Réforme dans notre région (de Vivarais-Languedoc) et de ses mouvements prédéssedeurs, j’aurai l’occasion de montrer un peu comment des mouvements qu’on a pris l’habitude d’appeler « hérétiques » ont pu pour ainsi dire « prédisposer » le subconscient de larges parties de la population (et surtout des couches les moins aisées…) de telle manière que les premiers enseignements de théologie et de spiritualité réformées ont fonctionné un peu comme la mèche à la poudre noire : Pour les premiers prédicants de la réforme, il ne fallait guère insister, les gens sont accourus en foule pour les écouter. C’était plutôt une prise de conscience qu’une découverte inattendue que d’entendre parler d’un Jésus qui s’adresse aux pauvres, de découvrir un Dieu qui est AMOUR (et non pas avant tout un juge impitoyable!), un père éternel qui ne méprise ni oublie les petits, les sans-parole, les sans-pouvoir, les sans-valeur….

Or, je suis bien persuadé que notre parabole d’aujourd’hui faisait partie de ces textes bibliques qui arrivaient à étayer le message de la réforme – et c’est bien dans ce contexte que j’aimerais relire ce matin avec vous notre parabole des ouvriers de la dernière heure.

Car il suffit d’écouter cette parabole une seule fois pour se rendre compte que Jésus se permet de présenter ici « un cas » qui à son époque était plus qu’invraisemblable. Imaginez cette journée de travail que présente la parabole – et vous allez facilement comprendre les gens qui ont pu dire qu’ « avec l’évangile à la main, on ne peut pas faire de la politique » : prenez seulement le moment de la paye, au soir. Jésus y met un accent très fort. La parabole décrit ce moment bien précisément : Chacun des journaliers embauchés recevra le même salaire. Et pour bien remuer le couteau dans la plaie, le patron donne l'ordre à son intendant de commencer la paye par les derniers venus qui n'ont travaillé que pendant une seule heure.

Le patron de la parabole fait tout pour se créer des ennuis. Et il rencontre des réclamations. Bien sûr pas de la part des derniers venus. Ce sont les autres qui "murmurent", qui rouspètent. Pas difficile de les comprendre. Imaginez un gars qui a courbé son dos depuis le petit matin, qui s'est épuisé à la grande chaleur, qui n'a guère pris sa sieste à l'ombre d'un minable acacia - et voici qu'il se voit traité comme ce vaurien de voisin qui a préféré un passage

paisible au bistrot à l’embauche au boulot acharné. Il ne s’est associé au travail qu’au moment où le soleil se faisait déjà de plus en plus doux...

Quelle mauvaise surprise, d'avoir bossé toute la longue journée durant - pour le même salaire que recevra celui qui n'était que bien moins longtemps au boulot.

N’est-ce pas une injustice flagrante ? Eh oui, le bosseur fatigué arrive bien facilement à oublier qu'il avait consenti au salaire reçu, dès le matin !

 

Moi, j'ai fait une expérience pareille au début de mon ministère, en Allemagne. A l'époque, j'étais chargé de cours de religion à l'école primaire - et dans ce contexte j'ai eu le devoir difficile et fort embarrassant de distribuer des notes de religion pour les bulletins.

Comment voulez-vous que des notes de bulletin, en matière de religion, soient justes et bien fondées ? Vous rencontrez, dans votre classe, des enfants qui, à l'école du dimanche ou chez leur mamie, ont rencontré et reçu plein de récits bibliques, une éducation spirituelle, des exemples de vie dans la foi. De tels enfants qui, pour ainsi dire, « savent déjà tout », qui n'ont pas besoin de faire attention pendant mon cours de religion. Ils peuvent laisser passer les cours sans la moindre attention, et pourtant ils sont « mieux que les autres », mieux que celles et ceux qui ici, à l'école, rencontrent pour la première fois le monde de la foi. Comment faire, pour ne pas donner des notes - aux parents ? Prenez, par exemple, ce jeune garçon qui n'avait jamais de sa vie entendu parler de Dieu, de Jésus, de la foi. Dans mes cours, il a rencontré un monde tout nouveau. Un monde qui l'a intrigué, un univers dont il voulait savoir davantage. Mais cela lui demandait bien des efforts ! Il réfléchissait, il posait des questions, il aurait eu besoin de moi rien que pour lui seul. Bien sûr j'ai apprécié son engagement, mais, pour tout vous dire, parfois, il me dérangeait avec ses réflexions, qui, à bien des reprises, ont bouleversé tout mon beau programme si soigneusement préparé...

Comment donc faire, au moment des notes pour les bulletins ? Aurai-je le droit de décourager celles et ceux qui avaient plus de peine à apprendre par cœur, à saisir ces mêmes histoires que d'autres connaissaient depuis l'école maternelle ? J'ai cogité, j'ai passé des nuits blanches pour résoudre le problème – et, finalement, j'ai trouvé la solution : Chaque enfant aura la même note. Un "bon", et ceci du meilleur au pire, du premier au dernier. Bien sûr, j'ai informé la classe de cette décision que je prenais pour superbe. Je leur disais aussi qu'au fond, ces notes seraient la récompense pour une collaboration heureuse de la classe entière, et pour un parcours biblique dont j'avais tiré, pour ma part personnelle, beaucoup d'enrichissement.

Vous imaginerez facilement que c'était une très bonne surprise pour certains qui n'étaient pas les meilleurs de la classe. Mais pourtant, cette solution n'a pas trouvé l'approbation unanime. Une mère d'enfant (une femme très, très pieuse, d'ailleurs !) s'est même plainte auprès de mon chef. Elle m’a accusé d’une injustice monstre, commise contre son fils. Injustice insupportable ! Impossible d'accorder à son fils extraordinaire la même note qu'à tous les autres. Elle était persuadée que, si tous les autres ont eu un "bon" dans leur bulletin, il aurait fallu accorder à son trésor de fils la mention "très bien". Ce qui m'a surpris - et attristé, d'ailleurs, c'est que cette femme si pieuse n'arrivait point à saisir à quel point cette requête était, au fond, un contre-témoignage - et désastreux, avant tout, pour son propre fils...

Or, même après ces notes de bulletin mémorables, il s’est passé quelque chose de surprenant : Encore après ces notes de bulletin inhabituelles, j'ai eu beaucoup de plaisir avec cette classe ! Nous avons passé des moments superbes. J’en garde le souvenir de découvertes spirituelles inoubliables…

Par contre, je me pose la question, cependant, si notre patron dans la parabole ait eu la même chance avec ses journaliers, le lendemain. Imaginez les journaliers qui, le soir, ont discuté au bistrot… Notre patron aurait eu beau se rendre à la place publique le lendemain à l’aube. Je crois que moi aussi, j'aurais fait partie de ceux qui auraient passé la plus grande partie de la journée dans leur propre jardin, pour s'associer finalement aux ouvriers à la dernière heure...

 

Or, vous voyez bien : cette réflexion est totalement erronnée face à notre parabole (pour qui, en fin de compte, il n’existe pas de « lendemain » - puisqu’elle parle du Royaume des cieux. Le lendemain de ce jour de travail dont parle Jésus, c’est le début de la Nouvelle création !

Et si la parabole concerne le royaume des cieux, c’est Dieu qui est le seul et vrai patron. D’accord ? Mais alors : Avec cela, notre parabole nous donne des précisions qui peuvent nous choquer. Et si nous serons choqués, nous ne serons pas choqués de Dieu, mais de nous-mêmes.

Oui, de nous-mêmes ! Faites un tout petit examen de conscience autocritique, et vous verrez facilement que vous arrivez toujours à nouveau à nourrir l'illusion d'avoir droit à des privilèges, face à Dieu, d'avoir mérité (au moins un tout petit) mieux que les autres...

Si ce patron, à la fin, accorde à tous ses journaliers le même salaire, ce n'est sûrement pas parce qu'il déshonore le dur travail, accompli dans ses services. Ce patron (qui est AMOUR!) néglige pas du tout le boulot acharné et fidèle que certains ont accompli pour lui, toute la longue journée de leur vie durant. Ce patron connaît ses ouvriers et il les estime. Mais, il lui tient à coeur de donner à chacun ce qu'il lui faut pour vivre. Oui, à chacun - parce que tout ouvrier dans sa vigne doit pouvoir exister dignement ! Et le denier de salaire, convenu dès le début, c’était un salaire plein de signification symbolique. C’était, pour ainsi dire, le SMIC de l’époque.

 

Donc, si il y en a des ouvriers dans la vigne du Seigneur qui ne sont arrivés que tardivement pour se mettre au travail - pour notre patron ce n'est aucune raison de les laisser souffrir. Ils auront de quoi vivre, même sans l'avoir mérité. Et la parabole souligne, à juste titre : Si le patron leur accorde ce dont ils ont besoin pour vivre - les autres n'en seront pourtant pas privés. Tous sauront vivre - pour la simple raison que ce patron est un patron au cœur large, un patron généreux, un patron plein d'amour !

 

Il est, en plus, un patron qui est heureux d'un travail bien fait. Il n'est pas du tout indifférent face à l'état dans lequel se trouve sa vigne. Mais il lui est encore plus important que tout le monde sache vraiment vivre dignement. Nous avons donc à faire à un patron – qui se met résolument du côté de ses ouvriers.

Pouvez-vous imaginer à quel point cette parabole devait surprendre ses auditeurs ? Un patron qui ne pense pas seulement à sa vigne – mais qui prend résolument le parti de ses ouvriers, en encore : des ouvriers les moins privilégiés !

Je suis persuadé que c’est cela le vrai sujet de la parabole. Un sujet qui pouvait secouer – surtout les auditeurs qui faisaient partie des couches les plus pauvres et démunies. Figurez-vous : Un patron qui se soucie de la vie digne de ses employés ! Un patron qui se sert de son argent et de son pouvoir pour permettre même au dernier de ses ouvriers de bien vivre – et de faire vivre ses proches. Incroyable – face aux Seigneurs de ce monde, et même face aux représentants de l’église qui ne se gênaient pas d’exiger toujours plus de taxes et d’impôts !

 

La parabole est un manifeste révolutionnaire qui déclare haut et fort : nous n’avons pas besoin d’avoir honte de faire partie de cette lie du peuple qui, à l’époque, était méprisée et exploitée. Nous sommes aimés ! Et nous vivons de la grâce seule. Toute personne qui a compris cela, sera heureux de notre patron à nous tous, qui donne à chacune, à chacun ce dont il a besoin pour la vie.

Il le donne à chacune, à chacun - parce qu'il aime - tout un chacun. Amen.

 

Père d’Amour, toujours à nouveau tu appelles des ouvriers dans ta vigne puisque tu en as besoin.

Et tu veux aussi de nous dans le travail pour ton royaume,

dans les desseins de ton salut.

Nous te prions de nous aider : Ne permets-pas que nous nous égarions

en comparant nos dons, nos efforts, et notre recompense

avec ceux des autres.

Guide nos mains et nos cœurs, pour que tous nos engagements et nos responsabilités deviennent du bon labeur en ton service et selon ta volonté.

 

Montre-nous la place où tu veux nous voir être et agir selon ta volonté.

Laisse-nous servir ta Paix et ton Amour - et non pas nos propres intérêts.

Nous te prions d'accorder la paix à tous ceux qui ne peuvent qu'en rêver,

éveille des ouvriers de paix dans les pays de guerre et d’insécurité,

partout dans le monde où des hommes et des femmes et des enfants souffrent de la violence et des injustices.

Nous te prions pour les réfugiés - pour ces milliers d'hommes et de femmes et d’enfants qui prennent tous les risques pour se sauver de toute misère.

 

Nous te prions pour celles et ceux qui sont emprisonnés,

méprisés, torturés, tués.

Et nous te prions pour tous les peuples

qui luttent pour un peu plus de dignité, de bien-être, et pour un avenir possible.

Nous te prions pour tous ceux qui sont rejetés et mal vus ici chez nous,

les sans-logis, les sans-patrie, les sans-travail,

et nous te confions dans le secret de nos cœurs celles et ceux qui ont particulièrement besoin de ton amour :